« AN BI, AN LOU » : PAS ELLE MAIS UN AUTRE MOI !

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Jeudi 06 juillet 2017. Mon grand frère et moi accompagnons notre mère à l’hôpital. Dans le taxi qui nous transporte, je me mets à lui expliquer le travail que je suis en train d’effectuer sur nos langues. Il le comprend tout de suite, lui qui, spécialiste de littérature comparée, est si familier de ce genre d’exercices, notamment sur la langue gouro que nous avons en partage. Je lui dois la réflexion qui suit et qui concerne deux notions clé dans l’expression de la filiation en pays gouro.

« Bi » pour les garçons et « Lou » pour les filles, sont des indices infaillibles par lesquels les Ivoiriens reconnaissent les personnes de l’ethnie gouro. Dans cette langue, en effet, et pour le commun des mortels, « Bi » veut dire « Fils de » et « Lou » « Fille de ». Les deux termes servent ainsi de trait d’union entre le nom et les prénoms. Djandué Bi Drombé, votre serviteur, est par conséquent Drombé Fils de Djandué. Parallèlement, Gnamien Lou Younan Emma signifie Younan Emma Fille de Gnamien.

En creusant un peu, on trouve au fond de ces termes une expression hautement significative de la mentalité patrilinéaire du peuple gouro, surtout quand on les met dans la bouche de l’homme. Chez les Gouros, la succession se fait de père en fils. L’enfant appartient à son père ; une femme n’a pas d’enfants. D’ailleurs, dire à une personne qu’elle est l’enfant d’une femme est considéré comme une injure grave, car cela veut dire aussi qu’elle n’a pas de père.

L’importance et le rôle social du masculin sont tels que celui qui n’a que des filles n’a pas encore d’enfants. J’ai deux filles que j’adore, et l’insistance avec laquelle ma mère me demande d’avoir un garçon me le fait comprendre chaque jour. Mais qui peut me garantir que le prochain sera un garçon ? Personne. Alors je fais la sourde oreille. Ma mère a peur que je n’ai pas de successeur et que mes biens soient perdus, car la femme n’hérite pas. Et puisqu’elle ne possède pas non plus de terre, on n’est jamais vraiment chez soi dans le village de sa mère. Ils ne tarderont pas à vous le jeter à la figure pour peu que vous ne sachiez pas vous tenir ou à quoi vous en tenir.

Dès lors, « bi » et « lou » ne donnent la pleine mesure de leur capacité à signifier que lorsqu’ils sont dits par un homme. Quand l’homme gouro dit « An bi », c’est-à-dire « Mon fils », il est en train de dire, d’une certaine façon, « Mon autre ou l’autre moi ». Car prononcé plus ou moins de la même manière, le mot « bé » renvoie à « l’autre ». En revanche, quand il dit « An lou », « Ma fille », il a pensé en réalité, mais sans le dire, « An louhou », c’est-à-dire « Je me suis fourvoyer ». Parce qu’il s’attendait à ce que l’enfant qu’on attendait fût un autre lui.

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En arpentant les rues de Facebook cette après-midi du jeudi 05 juillet 2018, soit après quasiment un an jour pour jour, je suis agréablement surpris de retrouver la même réflexion, signée de l’ancien ministre Lazare Koffi qui entend ainsi donner « LE SENS HISTORIQUE ET SOCIOLOGIQUE DES TERMES BI et LOU ATTRIBUÉS AUX ENFANTS SELON LEUR SEXE CHEZ LES GOUROS ».

Les Gouros de Côte d’Ivoire se distinguent par le BI et le LOU que renferment presque tous les noms. Un enfant Gouro de sexe masculin portera par exemple le nom Tra Bi Vanié, ce qui signifie Vanié Fils de Tra. Un enfant de sexe féminin pourrait s’appeler Zamblé Lou Tinan. En d’autres termes, Tinan Fille de Zamblé.

Mais en vérité, le sens à la fois historique et sociologique du BI et du LOU est ailleurs.

Pour le Gouro qui est d’une société patrilinéaire, la naissance d’un enfant de sexe masculin est suivie d’une très grande joie. C’est cet enfant qui va perpétuer le nom de la lignée. Il sera donc celui qui sera « un autre » du père. Le BI est en fait le « BEIH » du père. Il aurait fallu écrire Tra Beih Vanié. Pour dire Vanié l’autre Tra. Pour le sexe féminin « LOU » veut dire en vérité « LOUHOU », ce qui signifie en langue gouro « Perdu ou mélangé ». Pour le Gouro, le nom donné à un enfant de sexe féminin est un nom perdu puisque l’enfant de sexe féminin fera des enfants dans une autre famille et ces enfants ne porteront jamais le nom de leur mère. Tinan aura donc ainsi mélangé ou perdu le nom de Zamblé, d’où Zamblé Louhou Tinan. Pour faire simple, Bi signifie « un autre moi-même ». Lou, « j’ai perdu » ou « je l’ai perdu ».

Par Dr DJANDUÉ Bi Drombé

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