ALIÉNATION ET CONSCIENCE PROMÉTHÉENNE CHEZ MONGO BETI

0 31

Obtenez des mises à jour en temps réel directement sur votre appareil, abonnez-vous dès maintenant à Attoungblan.net.

Suite à notre intervention lors de la célébration par la SAMBE (Société des Amis de Mongo Beti) de l’anniversaire de Mongo Beti qui aurait eu 88 ans cette année, intervention au cours de laquelle nous affirmions que Mongo Beti pose la problématique de l’aliénation et de la conscience prométhéenne dans son jeu scriptural, un lecteur a souhaité que nous étayions nos propos en clarifiant davantage le contenu sémantique des concepts d’aliénation et de conscience prométhéenne dans le champ littéraire africain, particulièrement chez Mongo Beti.

I- L’ALIÉNATION

L’aliénation est un concept polysémique. Il peut être entendu comme la dépossession de l’individu, la perte de sa maîtrise, de son libre arbitre, l’action de céder un bien, l’asservissement de l’être humain du fait de contraintes extérieures conduisant à la perte de ses facultés de raisonnement. Les philosophies dialectiques y voient la résultante d’une relation conflictuelle entre un Moi continuellement agressé et un Sur-Moi agresseur et conquérant, désireux d’imposer par tous les moyens au Moi sa vision du monde. Alex Mucchielli affirme alors: «Il y a aliénation de l’identité tout d’abord si une identité constituée existe par elle-même puis, ensuite si un système extérieur intervient sur elle pour tenter de la modifier ».

Jean Phillips Omotunde précise au demeurant: «Si on lui adjoint le qualificatif culturel, le terme décrit alors un traumatisme psychologique, une situation particulière où un homme, voire un peuple tout entier, asservi, infériorisé, complexé, ignorant, désorienté, frustré, résigné, et faible mentalement est devenu la « propriété » intellectuelle, morale, spirituelle, économique, culturelle et même physique d’un homme ou d’un autre peuple dominateur, sans qu’il soit à mesure de prendre conscience de la gravité et de l’anormalité de sa mise sous tutelle et de sa condition d’aliéné culturel.»

Distance objective entre le Moi et le contenu des signes culturels qui le déterminent, l’aliénation incarne un dysfonctionnement, parce qu’elle engendre une double personnalité et un comportement embrouillé.

II- LA CONSCIENCE PROMÉTHÉENNE

La conscience prométhéenne est une notion qui résulte du mythe de Prométhée, l’un des mythes de la littérature révolutionnaire. En effet, trois mythes soutiennent la littérature révolutionnaire: les mythes de Prométhée à l’assaut du ciel, du Réveil (ou de la belle endormie) et du Phénix. Les mythes du Phénix et de Prométhée favorisent l’appréhension de l’action révolutionnaire non seulement dans sa manifestation, mais aussi et surtout dans sa préparation. Ainsi permettent-ils de cerner le processus de l’acte révolutionnaire.

Le mythe du Phénix montre que le caractère premier du révolutionnaire est l’optimisme. Phénix devient le maître d’arc et le lieutenant d’Achille après avoir subi les affres de la malédiction paternelle. Il fut privé de descendance et rendu aveugle, pour avoir dérobé à son père sa meilleure concubine à l’instigation de sa mère. Ovide confirme cette idée en montrant Phénix bâtissant son nid parmi les parfums pour y mourir après ses 100 ans de vie; mais aussi en le montrant renaître. L’idée de révolution dans la révolution qui consiste à tuer en soi le vieil homme pour prétendre renaître part de là. Elle suppose l’auto engendrement. Car le salut n’est qu’en nous et la quête en est le but. Le mythe du Phénix soutient donc l’idée qu’il faut éteindre le feu qui était en nous précédemment pour le rallumer de ses cendres; d’où sa liaison étroite avec le mythe de Prométhée qui se présente comme un mythe du feu.

Le mythe de Prométhée est le mythe premier dans la procédure de l’acte révolutionnaire; pour la simple raison que toute révolution suppose d’abord une prise de conscience. Il faut allumer le feu du savoir, pour appréhender les contours d’une situation, avant de poser l’acte qui consiste à son reniement.

À partir de l’investigation d’Hésiode qui en avait fait le centre de sa réflexion, retenons que Prométhée apparaît comme un double médiateur: par l’invention du sacrifice, il distingue l’humain du divin. Par le don du feu, il arrache l’humanité de la vie sauvage; c’est-à-dire l’homme de l’animal. Le point saillant qui relie ces deux actes -qui est à retenir en ce sens qu’il demeure l’essence de toute révolution- reste l’idée de rupture. Par conséquent, la conscience prométhéenne à pour essence le projet de réalisation d’une transgression en vue d’un affranchissement. Aussi est-elle le noyau de toute lutte contre l’aliénation.

II- LITTÉRATURE AFRICAINE, ALIÉNATION ET CONSCIENCE PROMÉTHÉENNE

Aliénation et conscience prométhéenne sont constamment sollicitées dans l’évolution de l’histoire contemporaine moderne africaine qui actualise la problématique de la liberté à travers le jeu politique. En effet, la gestion des contradictions idéologiques rime régulièrement, dans ce continent, avec le problème de la survivance identitaire des cultures minoritaires, parce qu’elle est essentiellement fondée sur le discours politique identitaire qui est source de marginalisations et de conflits.

La littérature africaine, le jeu scriptural de Mongo Beti particulièrement, est le lieu privilégié d’expression de ces conflits. C’est ce que soutient Jean-Pierre Makouta Mboukou lorsqu’il dit: «Nos écrivains ont choisi leur camp; ils sont engagés. Toute la littérature négro-africaine l’est. Tout texte négro-africain, publié ou inédit, est engagé. Chacun de ses pages, chacun de ses paragraphes, chacune de ses lignes, chaque terme qui le compose est engagé, et porte comme la marque de misère des hommes qu’il défend. À chacun d’eux, l’écrivain a confié une ambassade et des lettres de créance à présenter à leurs destinataires: les Nègres, bien entendu; mais aussi les autres, y compris l’Occident.»

La société textuelle de Mongo Beti se présente alors comme une vaste interrogation qui ouvre un grand débat: Quelles sont les nouvelles formes à inventer pour favoriser à la foi l’expression des identités nationales spécifiques et de l’identité mondiale, pour arracher et exprimer la liberté universelle? Quelle est la marge de liberté des cultures minoritaires face aux concepts de société et d’identité mondiales? Comment amorcer le brassage de sorte que nos actes trouvent un écho favorable dans l’humanité éternelle et ne soient pas condamnés par le grand tribunal de l’Histoire? En somme, comment favoriser une nouvelle socialité politique moins aliénante?

Par Dr. Adama SAMAKÉ

Commentaires
Loading...
%d blogueurs aiment cette page :