À LA (RE)DÉCOUVERTE DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE: «VILLE CRUELLE» D’EZA BOTO

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Orphelin de père, Banda est élevé à Bamila par sa mère dont le vœu est de le voir épouser une femme avant sa mort. Mais, dans le Centre-Sud du Cameroun, celui qui désire se marier doit donner de l’argent aux parents de la femme, lequel argent ne se gagne que par le cacao que les villageois doivent vendre en ville. La ville, c’est Tanga. Deux quartiers y cohabitent sans se rencontrer et sans se parler. D’un côté, il y a Tanga Sud, le quartier des colons, de l’administration et des centres commerciaux. De l’autre, on a Tanga Nord où les Noirs côtoient quotidiennement les immondices, la misère, la maladie et la faim. Tanga n’est rien d’autre que Mbalmayo, le chef-lieu du village qui vit naître Alexandre Biyidi alias Eza Boto, deux mots ewondo qui signifient “les gens d’autrui” tandis que “Mongo Beti” peut se traduire par “le fils ou l’enfant beti”.

Un jour, Banda se rend à Tanga avec 200 kg de cacao. Alors qu’il compte sur la vente de ce cacao pour réaliser son rêve (se marier et donner de petits-enfants à sa mère), le contrôleur, un Grec malhonnête qui attendait que Banda lui graisse la patte, va l’en spolier. Quand Banda entend la maudite phrase “Mauvais cacao!”, il est en colère et meurtri mais ne se laisse pas abattre. Malgré la colère et la douleur qui l’étreignent, il trouve encore le courage de dire aux cinq femmes qui l’avaient accompagné que le contrôleur n’est pas un homme mais une bête. S’ensuit une bagarre au terme de laquelle Banda se retrouve au commissariat. Libéré, il raconte sa mésaventure à son oncle maternel. Celui-ci lui parle alors longuement de Tanga qu’il n’hésite pas à comparer à une jungle où les plus faibles sont écrasés par les plus forts. À Moko, un quartier de Tanga-Nord, Banda découvre effectivement la violence de la ville: un enfant écrasé par un automobiliste, puis un patron blanc en train d’être roué de coups par ses employés à qui il avait refusé de donner leur dû. Banda reconnaît Koumé dans le groupe. Une pluie subite l’oblige à entrer dans une case qui sert de buvette. Il y retrouve Odilia dont le frère, Koumé, est recherché par la police. Koumé avait participé à la bastonnade qui avait abouti à la mort du patron blanc. Banda promet de secourir Koumé et sa sœur Odilia au charme duquel il n’est point insensible. Lorsqu’il rencontre enfin Koumé, il lui propose de venir avec lui à Bamila. Mais il fallait traverser un fleuve avant d’atteindre Bamila et c’est malheureusement au cours de la traversée du fleuve que Koumé trouva la mort. Arrivé à Bamila, Banda se dispute avec son oncle paternel (le vieux Tonga) qui s’était réjoui de ses malheurs à Tanga. Quelques jours plus tard, Banda confie Odilia à sa mère et va à la recherche du corps de Koumé. Il découvre alors une importante somme dans les poches du mort. Si cet argent lui fait croire qu’il pourra enfin se marier, sa conscience lui reproche de le garder. Ce sera finalement avec celui de Démétropoulos qu’il demandera la main d’Odilia. En effet, rentrant à Bamila, Banda trouve une valise sur la route. Cette valise appartenait au Grec qui avait promis de récompenser celui qui la lui rapporterait. Après leur mariage, Banda et Odilia quittent Bamila pour Zamko, le village d’Odilia mais la mère de Banda n’est plus de ce monde.

Dans ce roman, publié en 1954 chez Présence Africaine sous le pseudonyme d’Eza Boto, Alexandre Biyidi, qui n’a encore que 22 ans, nous fait voir les abus et exactions que subissaient quotidiennement les Noirs pendant la colonisation. Comme l’a bien résumé Charly-Gabriel Mbock, c’est un roman qui “témoigne, accuse et rejette” (cf. C.-G. Mbock, “Comprendre ‘Ville cruelle’ d’Eza Boto”, Issy les Moulineaux, Éditions Saint-Paul, 1981). L’auteur rejette cette ville trop cruelle et trop violente pour les Noirs en général et pour les paysans et ouvriers en particulier; il rejette ce monde où les Blancs avaient plus de privilèges que les Noirs et faisaient ce que bon leur semblait. Il accuse et rejette cette justice qui ne rend pas justice au Noir qui porte plainte contre le Blanc; il accuse et rejette cette Église où le prêtre blanc dénonce le Noir qui la veille est venu confesser le tort qu’il a causé à son patron blanc.

Mais “Ville cruelle” ne nous parle pas uniquement de l’exploitation, de la violence et de l’injustice des Blancs à l’égard des Noirs. Le roman témoigne aussi de la solidarité: d’abord, celle des cinq femmes qui aident Banda à porter son cacao jusqu’en ville et rendent visite à sa mère à Bamila; ensuite, celle des ouvriers qui se mettent ensemble pour donner une correction au patron blanc qui refusa de payer leur salaire. The last but not the least, Eza Boto nous enseigne, à travers le courage et la résistance de Banda, combien il est important de rester debout face à l’injustice et à l’oppression. “Mission terminée”, “Le pauvre Christ de Bomba”, “Le roi miraculé”, “Perpétue et l’habitude du malheur”, “La France contre l’Afrique”, “Main basse sur le Cameroun. Autopsie d’une décolonisation” sont les autres brillants ouvrages d’Alexandre Biyidi. Le dernier fut censuré en France sous la pression d’Ahidjo, l’homme que la France jugeait plus accommodant que les leaders nationalistes de l’Union des populations du Cameroun. Mongo Beti, qui mit fin à son exil en 1991, créa à Yaoundé la librairie des peuples noirs. Apprécié pour son style mordant et percutant, il ne s’est pas borné à dénoncer les ingérences étrangères prédatrices en Afrique, l’emprise de Foccart sur certains dirigeants africains, la coopération franco-africaine, une vaste escroquerie, selon lui, parce que ne profitant qu’à la France, la francophonie qu’il considérait comme une institution pernicieuse et destructrice, etc. Il s’attaqua également au règne despotique et sanguinaire d’Ahidjo. Pour lui, Paul Biya était une “créature de François Mitterrand”, un “chef d’État fantôme” sous lequel la justice était devenue “une farce permanente et sinistre”. La corruption et le tribalisme des dirigeants africains ne trouvèrent jamais grâce à ses yeux.

Après avoir lu Eza Boto, on peut soutenir avec André Djiffack qu’il y a chez lui “comme un mélange de Socrate par l’élévation de l’esprit, de Voltaire par l’effronterie à l’égard des pouvoirs institués, de Sartre par le militantisme impertinent et de Césaire par la lutte anticoloniale en vue de l’émancipation du monde noir” (cf. “Mongo Beti, Le Rebelle”, vol I, pp. 17-18). Pour ma part, j’insisterais sur le fait qu’il était comme obsédé par le “devoir d’être toujours aux côtés des humiliés qui luttent” (Che Guevara). C’est cette obsession qui le poussa à tancer le Guinéen Camara Laye à propos de son roman autobiographique en ces termes: “Laye se complaît décidément dans l’anodin et surtout le pittoresque le plus facile […], érige le poncif en procédé d’art. C’est une image stéréotypée de l’Afrique et des Africains qu’il s’acharne à montrer: univers idyllique, optimisme de grands enfants, fêtes stupidement interminables” (cf. “Mongo Beti, Le Rebelle”, vol. I, p. 28).

Le Congolais Boniface Mongo Mboussa, qui a préfacé les textes de Mongo Beti réunis et présentés par André Djiffack, le décrit comme “ce Prométhée camerounais qui nous lègue le feu”. Mais une chose est de recevoir le feu de la justice, de la liberté et de la vérité, une autre chose est de le garder allumé. Empêcherons-nous celui d’Eza Boto de s’éteindre? Décédé le 7 octobre 2001, ce penseur engagé manquera toujours aux souverainistes africains épris de justice et de liberté.

Par Jean-Claude DJÉRÉKÉ

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