À LA (RE)DÉCOUVERTE DE LA LITTÉRATURE AFRICAINE: “LE CERCLE DES TROPIQUES” D’ALIOUM FANTOURÉ

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Avant d’aborder le contenu et les enseignements du roman, je voudrais dire un mot sur l’épigraphe et le titre. L’épigraphe “Le soleil grille ici toutes les choses, il grille le cerveau et grille jusqu’aux roses”, Alioum Fantouré (Mohamed Alioune Touré dans la vie réelle) l’emprunte à Nicolas Guillen, poète cubain qui combattit l’injustice dans son pays avant de s’exiler à Paris. Guillen retourna à Cuba quand Fidel Castro arriva au pouvoir. Il y a un lien entre cette épigraphe et le titre (“le cercle des tropiques”) parce que le roman nous parle d’un pays africain (certains penseront tout de suite à la Guinée de Sékou Touré mais ça pourrait être aussi la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Togo, le Congo, le Gabon ou le Zaïre) où une dictature implacable empêche les populations de sortir, de réfléchir et de s’exprimer. L’arbitaire, les exactions de toutes sortes, l’emprisonnement et l’assassinat des opposants avaient fait de la République ds Marigots du Sud (c’est le nom de ce pays imaginaire) un enfer sur la terre. Et on comprend pourquoi l’auteur la compare à un “cercueil de zinc”.

C’est Bohi Di (ce nom signifie “fils de la terre” dans la langue de l’auteur) qui nous raconte cette triste histoire car le héros n’est pas uniquement acteur (ce sont des injustices et des mauvais traitements qui le conduisirent progressivement à militer dans le Club des travailleurs). Il est aussi et avant tout un témoin privilégié des événements qui vont impacter les Marigots du Sud. Une histoire qui commence quelques années avant l’indépendance avec l’élection organisée par les colons qui s’apprêtent à quitter le pays. Deux partis politiques sont en lice pour cette élection: le Club des Travailleurs (CT) dirigé par le communiste Monchon et le Parti social de l’espoir (PSE) de Baré Koulé soutenu par l’ancienne puissance coloniale. Monchon, estimé et apprécié en raison de sa solidarité avec les travailleurs, sera malheureusement tué par la milice de Baré Koulé mais ses camarades -le Docteur Malekê, Mellé Houré, Benn Na et Salimatou- poursuivront la lutte envers et contre tout. Combattants déterminés, ils sont prêts à donner leurs vies pour le triomphe de la justice et de la liberté dans leur pays.

Quelques jours avant l’élection, Dr Malekê et ses camarades doivent animer un meeting à Porte Océane, ville acquise au CT. Sept-Saint Siss, le commissaire blanc arrivé au siège du CT, ne les autorise pas à s’adresser au public. Si la rencontre entre le commissaire et les responsables du Club des travailleurs est tendue, elle est aussi un des moments importants de ce roman publié par Présence Africaine en 1972 et vainqueur du Grand prix littéraire de l’Afrique noire en 1973 car on y voit les trois enseignements majeurs que l’auteur a voulu livrer: 1) le colon a octroyé des indépendances bidon en 1960 puisqu’il continue de contrôler et d’exploiter les pays de l’Afrique francophone via ses multinationales et les valets installés au pouvoir et soutenus par lui; 2) le changement dans un pays ne pourra advenir que si chaque Africain commence par se changer lui-même en disant “non” à la corruption, au laisser-aller, au gaspillage du bien public, à l’injustice dans sa propre maison ou dans son milieu professionnel, au non-respect des lois de la République, etc; 3) pour qu’un pays devienne libre, c’est tout le monde, et pas seulement quelques individus, qui doit accepter de faire des sacrifices, de prendre la rue ou de boycotter les produits des entreprises de l’ancienne puissance colonisatrice.

Empêché de faire campagne, traqué et violenté par les miliciens de Baré Koulé, le Club des travailleurs ne pouvait que perdre le scrutin présidentiel. Sitôt “élu”, le nouveau président se met à affamer et à terroriser le peuple. Se croyant tout permis, il décide et agit comme bon lui semble, fait arrêter et emprisonner quiconque ose critiquer son régime. Mais Bohi Di et ses camarades ne se découragent pas. Ils continuent de sensibiliser et de mobiliser à droite et à gauche. Ils ont aussi des rencontres avec l’armée. Devant le mécontentement grandissant du peuple, la grande muette finira par sortir de sa réserve pour renverser le dictateur.

Comme on peut le voir, “Le Cercle des tropiques” s’inscrit dans tout un mouvement romanesque que Jacques Chevrier nomme “les romans de la désespérance ”. Ces romans sont, entre autres, “Les Soleils des indépendances” d’Ahmadou Kourouma, “L’âge d’or n’est pas pour demain” d’Ayi Kwei Armah, “Perpétue ou l’habitude du Malheur” de Mongo Beti, “Le Devoir de violence” de Yambo Ouologuem, “La Vie et demie” de Sony Labou Tansi et “Le Pleurer-rire” de Henri Lopès. Tous font le procès de l’Afrique après le pseudo-départ de la France de ses colonies.

Après avoir étudié l’économie en France et en Belgique, Fantouré a travaillé à la défunte Communauté économique européenne (CEE) à Bruxelles. Né en 1938, il a également écrit “Le Récit du cirque de la vallée des morts” (1975), “L’Homme du troupeau du Sahel” (1979), “Le Voile ténébreux” (1985), “Le Gouverneur du territoire” (1995) et “L’arc-en-ciel sur l’Afrique” (2001).

Par Jean-Claude DJÉRÉKÉ

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